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La comète du style atome

Bédéographies

L'un des auteurs francophones les plus remarquables des années 80, Yves Chaland, mort bien trop jeune, reste pourtant d'une importance sous-estimée.

Par Jiehem1 septembre 20264 min de lecture

Il a, du propre aveu de l'acteur, inspiré Benoît Poelvoorde. Il a laissé un souvenir durable auprès d'auteurs de BD comme Ted Benoit, Serge Clerc, Frank Margerin, Floc'h, Charles Berberian ou Yann Le Pennetier, avec lequel il a collaboré sur trois albums des Aventures de Freddy Lombard. Il fait encore l'objet aujourd'hui, 36 ans après son décès tragique à la suite d'un accident de la route, de Rencontres tenues à Nérac, sa ville natale.

Dans le documentaire L'Énigme Chaland1 (2018), réalisé par Avril Tembouret, Zep n'hésite pas à affirmer que, chez Chaland, « Tout est parfait, chaque dessin est parfait, chaque strip est parfait », mais plusieurs intervenants parlent aussi d'une sorte d'énigme, de quelque chose qui échapperait (à la compréhension) dans l'œuvre de Chaland.

De fait, Chaland a construit quelque chose de fondamentalement unique. Sous les dehors classiques de la BD franco-belge, son travail semble en constant décalage : là un humour très noir et ironique, là une déflagration poétique immense, un univers parfois délirant, parfois implacable, voire cruel, aussi brillamment parodique que souvent très cru.

Il suffit de lire Bob Fish, publié en 1980 dans Métal Hurlant2, pour comprendre la singularité du ton d'Yves Chaland et mesurer la force de son impact. C'est peut-être cette insaisissabilité, cette difficulté à placer l'œuvre dans un genre particulier, qui amplifie à la fois l'admiration dont il fait l'objet aujourd'hui et la relativement faible notoriété, ou la sous-estimation, dont il dispose auprès du grand public.

"Bob Fish" (Magic Strip, 1981)
Vignette* issue de « Bob Fish » (Magic Strip, 1981) : l'élégance et la fluidité du style graphique Chaland

Maltraiter le lecteur ?

Eh oui, Chaland était bien un immense dessinateur. Son trait est d'une sûreté, d'une évidence, d'une beauté absolues, ligne claire mais plutôt de « style atome », celui du journal Spirou des années 40 et 50 (Franquin, Jijé) que celui d'Hergé ou d'Edgar P. Jacobs. Pourtant, il écrit à Hanko Kolk le 18 septembre 1985 : « Selon moi, il faut maltraiter le lecteur (...) Il faut tout exiger de l'attention du lecteur. (...) Il faut faire l'inverse de ce que font les autres et inventer les règles d'un nouveau style ». De fait, son personnage phare, Freddy Lombard, n'a rien d'un juste ou d'une lumière. À certains égards, c'est même un sale type. Dans Le Cimetière des éléphants, c'est l'usage d'un lettrage blanc sur fond noir et le destin tragique de Kalloch qui surprennent et distinguent l'histoire.

Dans La Comète de Carthage en 1986 (Yann Lepennetier co-réalise le scénario, et l'épouse de Chaland, Isabelle Beaumenay-Joannet, assure la mise en couleur), album qui ne ressemble à rien de connu (« Contentez-vous de leur dire que c'est ce que Pariscope appellerait un drame psychologique », affirme-t-il dans Métal Hurlant en juillet 1985), se dégage un profond sentiment de mélancolie, voire de tristesse, une étrangeté que rien ne laissait présager au début de la lecture, où semble se déployer une histoire policière à tendance romanesque.

"La Comète de Carthage" (Les Humanoïdes Associés, 1986)
Première planche* de « La Comète de Carthage » (Les Humanoïdes Associés, 1986)
« l'histoire se complique: personne ne veut croire le génial créateur. Que va t-il se passer? »Yves Chaland

F52, trois ans plus tard, réalisé avec la même équipe, pousse encore plus loin le style Chaland : à la fois récréative et sombre, la BD démarre comme un vaudeville aérien pour finalement déployer l'égoïsme et la perfidie des personnages jusqu'au malaise. Il est somme toute difficile d'être préparé à la lecture de F52, drame paroxystique au dénouement somme toute rassurant, mais qui, en chemin, passe par tous les abîmes de l'âme humaine. La violence de F52 est avant tout psychologique.

À la forme du récit, obéissant à la logique de la BD d'aventures, empreinte de légèreté et aux couleurs vives, contraste la manière dont l'enfance, le handicap, la justice sont d'abord bafoués par l'histoire et les personnages, puis rétablis dans leurs droits sans pour autant que le lecteur puisse se sentir satisfait ou apaisé. Car F52 se conclut par un meurtre (celui de Greta, certes involontaire) et un suicide, et plus encore que cette fin, c'est l'indifférence des survivants qui choque. Ici comme dans plusieurs de ses travaux, Chaland parle de cupidité, de violence ou de racisme. On est loin des enjeux divertissants auxquels son graphisme pourrait se réduire.

"F52" (Les Humanoïdes Associés, 1989)
Vignette* issue de « F52 » (Les Humanoïdes Associés, 1989) : derrière l'histoire vaudevillesque, un drame absolu

Il est à noter que Chaland et Lepennetier renvoient dos à dos capitalistes cyniques et beaufs prolétaires dans F52, séparé en deux niveaux : la classe économique, vraiment miteuse, et la classe superluxe, indécemment riche. Les uns ne se comportent pas mieux que les autres.

Pessimiste mais humaniste

L'auteur clame dans Leitmotiv, en 1986 : « Les lecteurs doivent faire des efforts, et tant pis pour eux s'ils ne les font pas. Cela m'indiffère totalement ». Mais Chaland n'est pas un cynique. En 1982, dans le magazine PLGPPUR, il voit ainsi son itinéraire : « Mon but, ce n'est pas vraiment la BD, la finalité de mon œuvre, c'est ma biographie. Je travaille toujours avec cette idée en tête. J'adore les biographies. Les belles biographies: les difficultés au début, la recherche âpre dans une misérable mansarde, puis la découverte révolutionnaire, mais l'histoire se complique: personne ne veut croire le génial créateur. Que va t-il se passer ? ». Son humanisme pessimiste se colore de romantisme et de rêve. Chaland veut peut-être « faire sentir à tout moment que le maître, c'est l'auteur » (lettre à Hanko Kolk, 1985), mais il n'est pas pour autant manipulateur dans ses récits.

Yves Chaland ne réalisera jamais sa biographie. Né à Lyon le 3 avril 1957, il meurt le 18 juillet 1990, à seulement 33 ans. Mais, pour reprendre Les 2 vies de Basil Wolverton (1978, dessiné dans un style réaliste — Chaland savait tout faire) : « J'avais réussi ! Je vivais à nouveau ! ».

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  1. Bande annonce du documentaire ↩︎

  2. Les œuvres de Chaland ont fait l'objet d'une intégrale en quatre volumes (Les Humanoïdes Associés) ↩︎

Illustration de tête
Extrait* de « Le Testament de Godefroid de Bouillon » d'Yves Chaland (Magic Strip, 1981)
* Matériel reproduit ici à des fins critiques

Jiehem"Quand vous regardez une photo ou un dessin réaliste d'un visage, vous le voyez comme le visage d'un autre. Mais lorsque vous entrez dans le monde du cartoon, vous vous voyez vous-même" - Scott McCloud

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