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L'éclectique

Bédéographies

D'Abyssinie à Buenos Aires, des tribus amazoniennes au Grand Palais à Paris, c'est la vaste expérience de la vie qui se déploie dans l'œuvre du créateur de Corto Maltese, Hugo Pratt.

Par Jiehem3 octobre 20266 min de lecture

Hugo Pratt n'est pas le premier à avoir abordé des thèmes adultes dans la BD du vieux continent, mais son œuvre, à la fois destinée aux adolescents (par son côté roman d'aventure) et aux adultes (par la complexité des sentiments des personnages), sera l'une des premières à être traitée par la presse et les intellectuels comme celle d'un écrivain ou d'un cinéaste.

Pratt et son personnage phare, Corto Maltese, sont régulièrement cités hors du contexte du neuvième art (par les amoureux du voyage, de la Kabbale et d'autres rituels et légendes, ou encore comme héritiers d'auteurs tels que Conrad ou Melville). La dimension politique, mystique et mystérieuse de son œuvre, son admirable talent graphique, sa vie même, font de l'homme (et de ses personnages) un objet de fascination toujours aussi vivace plus de 30 ans après la mort de l'auteur, en 1995.

Pratt a pour lui trois atouts :

  1. un sens de la narration et du conte, nourri de personnages historiques ou légendaires, de traditions magiques ;
  2. un style graphique immédiatement reconnaissable, à la fois très dynamique mais paradoxalement incarné par une représentation, celle de Corto Maltese, qui semble statiquement observer plutôt qu'intervenir ;
  3. et une sorte de légitimité : pour Dominique Petitfaux, auteur de deux livres d'entretiens avec le créateur de Corto Maltese, « Hugo Pratt (...) avait accumulé, des milices fascistes d'Abyssinie aux bouges de Buenos Aires, de la vie dans une tribu amazonienne à l'inauguration d'une exposition de ses aquarelles au Grand Palais, une expérience de la vie — et de toutes les possibilités qu'elle offre — tout à fait exceptionnelle »1.

Cette expérience, on la retrouve de Fort Wheeling aux Scorpions du désert, en passant par Ann de la Jungle et, bien sûr, Corto Maltese. Cela n'empêche pas, çà et là toutefois, une certaine forme de condescendance colonialiste.

"Ann de la jungle" (Casterman, 1978)
Couverture de « Ann de la jungle » (Casterman, 1978 - matériel original publié entre 1959 et 1962) : les personnages y préfigurent largement Corto Maltese et ses compagnons

L'île du Moine

Né à Rimini le 15 juin 1927, Pratt se lance dans la bande dessinée dès 1945, notamment en collaborant à la série Asso di Picche (L'As de pique), puis à la revue Misterix en Argentine (il séjourne en Amérique du Sud de 1949 à 1962). C'est en 1967, à la suite de sa rencontre avec Florenzo Ivaldi, que naît la revue Sgt. Kirk, qui proposera les premières planches de La Ballade de la mer salée.

L'aventurier Corto Maltese, « gentilhomme de fortune », y apparaît pour la première fois. L'introduction du personnage, dérivant comme crucifié sur une planche en pleine mer, est restée célèbre. Corto, absolument romantique, est né d'un père marin britannique et d'une mère gitane. Dans sa jeunesse, il s'est forgé une ligne de chance en se tailladant la main avec une lame de rasoir. Corto, pirate des mers du Sud, peu recommandable mais juste, porte une boucle à l'oreille droite.

La Ballade... présente les attributs du feuilleton d'aventure, le format sur lequel travaille Pratt depuis les années cinquante. On est entre 1913 et 1915, dans le Pacifique Sud. Corto y fait la connaissance de Tarao et Pandora, aux côtés desquels, si l'on en croit Pratt, il finira ses jours quelque cinquante ans plus tard. Un mystère : celui du Moine, véritable figure mystique. Un ennemi : Raspoutine, violent et caractériel, qui recherche désespérément l'amitié de Corto (il y a peu de machiavélisme chez Pratt : l'affrontement du héros et de son supposé contraire est pétri de contradictions et d'entraide). Une île imaginaire : Escondida. Des histoires d'amour, pleines d'ampleur et de non-dits, entre Corto et Pandora, entre Pandora et Slütter. Un drame...

Les personnages s'aiment, se vengent et se pardonnent ; on y sent le souffle de l'amitié et de l'honneur. Plusieurs histoires s'entremêlent, formant à la fois un voyage initiatique et un récit de guerre, de jalousie et de pouvoir. La première lecture de La Ballade... représentera certainement, sinon un choc, du moins une révélation pour qui n'imaginait pas l'étendue émotionnelle que peut véhiculer une bande dessinée.

"La Ballade de la mer salée" (Casterman, 1975)
Vignette* issue de « La Ballade de la mer salée » (Casterman, 1975 — matériel original publié entre 1967 et 1969) : le plus pur style, minimalement classique si l'on ose dire

Irréel mais familier

Pratt acquiert la reconnaissance du public et de la critique tardivement, au milieu des années 70, soit trente ans après ses débuts. Auteur d'essais romanesques et acteur à ses heures perdues (notamment dans Mauvais Sang de Léos Carax, en 1986), il voit ses albums offerts par François Mitterrand au pilote Jacques Laffite, hospitalisé. La Ballade... inaugure une série d'albums consacrés à Corto Maltese, dans lesquels Pratt développe son goût pour les voyages, la magie et les bateaux. Ses plus grandes réussites ultérieures sont Les Celtiques, Les Éthiopiques et La Maison dorée de Samarkand.

Pratt aime concevoir des ambiances à la fois chaleureuses et pleines d'ambiguïté. On est transporté dans un monde qui paraît irréel au premier abord, mais qui, par la mise en scène de personnages célèbres, le rapport à l'Histoire et le souffle narratif, semble pourtant paradoxalement familier. Son style graphique ne cesse de s'affiner jusqu'au milieu des années 70, puis, à force d'épure et sans doute avec la volonté de se concentrer sur l'essentiel, pourra parfois perdre en expressivité. Mais Milo Manara affirmait : « Pratt dit qu’il arrivera à raconter une histoire entière d’un geste, d’un clin d’œil imperceptible, et je le crois. »

Dans La Maison dorée de Samarkand, Pratt plonge encore dans l'aventure à tout crin, mais rien n'est normal dans son récit : une suite de fausses pistes, des MacGuffins, de grandes scènes fortes en émotion où il ne craint pas de prendre son temps, une dimension onirique de plus en plus marquée...

"La Maison dorée de Samarkand" (Casterman, 1986)
Planche* issue de « La Maison dorée de Samarkand » (Casterman, 1986 — matériel original publié entre 1980 et 1985) : récit foisonnant et superbe, déroutant aussi, où son trait atteint peut-être sa forme la plus essentielle

Le mouvement et la stase

Dans L'Événement du Jeudi en 1986, Pratt décrit ses origines : « Prenons mon arbre généalogique. D'un côté, je suis issu de Juifs séfardo-marranes de Tolède convertis au catholicisme, exilés et établis du temps de la papauté en Avignon, comme banquiers de l'Église. La branche paternelle est encore plus complexe avec son mélange de Byzantins, de Turcs, de Vénitiens souffleurs de verre à Murano, mais aussi des jacobites anglais partisans des Stuart qui ont fui en Méditerranée. Et tous ces gens, un jour, se sont retrouvés à Venise ».

À dix ans, il part en Abyssinie, où son père, militaire, est affecté. La guerre lui fait déjà vivre mille vies avant même la vingtaine. En Argentine, il rencontre le scénariste Héctor Oesterheld et se concentre d'abord sur le dessin. C'est bien plus tard, en France, qu'il rencontre un très grand succès. Établi en Suisse en 1984, il voyage encore beaucoup, partout. Chez Pratt, et cela se ressent dans ses travaux, tout semble se mêler : la mélancolie et le cynisme, le réel et le rêve, l'action et la philosophie, le mouvement et la stase. Cela transparaît aussi dans son graphisme, qui parfois verse dans une forme d'impressionnisme.

"La Ballade de la mer salée" (Casterman, 1975)
Vignette* issue de « La Ballade de la mer salée » (Casterman, 1975 - matériel original publié entre 1967 et 1969)

Touches de couleur

Dans les années 1950, Hugo Pratt passe un an et demi à Londres et suit des cours d'aquarelle à la Royal Academy of Watercolor. À cette époque, sa technique de dessin en noir et blanc est déjà exceptionnelle, dans la droite ligne d'Alex Raymond (le créateur, notamment, de Flash Gordon). Son usage de la couleur va croissant, particulièrement au cours des dix dernières années de sa vie, où, de l'avis de beaucoup — et notamment de Patrick Amsellem, commissaire de l'exposition « Le voyage imaginaire d'Hugo Pratt », tenue à la Pinacothèque de Paris en 2011 —, il réalise ses plus belles aquarelles.

Dans ses aquarelles se matérialise une forme extrêmement pure de la « ligne Pratt ». Elle se matérialise ou plutôt s'efface, car ses mises en couleur traduisent une recherche de la beauté maximale avec une grande économie de moyens. Ses choix de couleurs ont par ailleurs les qualités oniriques et contemplatives qui traversent l'ensemble de son œuvre.

Aquarelle d'Hugo Pratt
Aquarelle* d'Hugo Pratt

Car Pratt, comme Corto Maltese, semble prendre le monde à la fois avec urgence et en prenant le temps. D’un continent à l’autre, l'un et l'autre vivent des aventures et apprennent à regarder. Peut-être est-ce là le secret de Pratt : faire du voyage moins une destination qu’une manière de rester en chemin.

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  1. « Hugo Pratt. Le Désir d'être inutile » (Robert Laffont, 1999) ↩︎

Illustration de tête
Extrait* de « Les Celtiques » (Casterman, 1987)
* Matériel reproduit ici à des fins critiques

Jiehem"Quand vous regardez une photo ou un dessin réaliste d'un visage, vous le voyez comme le visage d'un autre. Mais lorsque vous entrez dans le monde du cartoon, vous vous voyez vous-même" - Scott McCloud

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