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La justice ou la vengeance

Bédéthèque

Merveille d'ambiguïté et de noirceur, « Les Phalanges de l'Ordre Noir » est construit comme une tragédie, dans un style superbement froid tout autant qu'attachant.

Par Jiehem6 septembre 20262 min de lecture

Édité pour la première fois en album en 1979, chez Dargaud, Les Phalanges de l'Ordre Noir constitue, avec Partie de chasse, publié en album en 1983, le diptyque phare du tandem Pierre Christin (au scénario) et Enki Bilal (au dessin). Éminemment politique, Les Phalanges met en scène une poignée de vétérans des brigades internationales de la guerre d'Espagne.

Quarante ans après la fin de la guerre civile, à la suite du massacre des habitants d'un petit village par un groupe terroriste (les « Phalanges... »), Jefferson B. Pritchard, journaliste à Londres, reconnaît dans les auteurs de l'attentat les anciens franquistes qu'il a combattus dans les brigades, maintenant engagés dans diverses actions d'extrême droite. Il décide alors de réunir ses vieux compagnons dans le but de traquer les coupables et de les tuer. Cette idée de « finir le travail » commencé quarante ans plus tôt n'est pas clairement exprimée par les personnages, mais on sent bien qu'il s'agit de cela.

La violence politique est-elle légitime ?

Tout au long de la BD, les motivations des terroristes comme du groupe de Pritchard restent d'ailleurs très ambiguës, et même floues. Si Pritchard et sa bande représentent la justice, il s'agit d'une justice toute personnelle. Par ailleurs, ils sont tout autant mus par la nostalgie et la vengeance que par l'esprit du bien. Vieux et souvent malades, comme ceux qu'ils affrontent d'ailleurs, ils sont à la fois pathétiques et tragiques, merveilleux et répugnants.

Tout au long des Phalanges..., on sent que l'action du groupe de Pritchard le conduit droit dans le mur. C'est effectivement ce qui se passe. Ils mènent un dernier combat, dont le non-dit du récit accompagne le non-dit entre les personnages, qui pourtant semblent savoir qu'ils vont vers la mort. De même, les terroristes des Phalanges, sur lesquels le récit ne se concentre pas, sont constellés d'énigmes ; on ne sait pas vraiment ce qu'ils pensent, particulièrement lors de la scène finale. Ils sont aussi seuls que Pritchard et ses amis, d'ailleurs apparemment sans famille, sans autres relations que des réseaux de connaissances politiques. L'occultation de l'entourage des personnages est à la fois problématique et ajoute au mystère de ces vies vécues par procuration.

"Les Phalanges de l'Ordre Noir" (Dargaud, 1978)
Couverture des « Phalanges de l'Ordre Noir » (Dargaud, 1978)

La dénonciation du fascisme et du terrorisme n'est jamais appuyée. Elle n'échappe pas à quelques simplifications à certains endroits, à cause d'un certain laxisme dans la narration, mais Les Phalanges... ne craint pas d'exposer la complexité des mécanismes. L'œuvre s'inscrit dans le climat politique de la fin des années 1970 en Europe, marqué par la violence armée et les résurgences néofascistes. Mais elle interroge la légitimité de la violence politique.

Assez noir dans son récit, Les Phalanges... est aussi illustré dans le style froid et carré d'Enki Bilal, qui convient parfaitement à la dramaturgie. Construit comme une tragédie, Les Phalanges... diffuse une certaine mélancolie : ces vieux combattants se définissent par le combat qu'ils ont mené jadis et, s'ils ont l'occasion aujourd'hui de le mener de nouveau, on sent bien que les raisons qu'ils avaient de se battre ont maintenant disparu.

Cela ne les arrêtera pas, et il reste l'image triste d'un Pritchard volontairement isolé, ressassant ses souvenirs face à la mer.

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Illustration de tête
Extrait* des « Phalanges de l'Ordre Noir » (Dargaud, 1978)
* Matériel reproduit ici à des fins critiques

Jiehem"Quand vous regardez une photo ou un dessin réaliste d'un visage, vous le voyez comme le visage d'un autre. Mais lorsque vous entrez dans le monde du cartoon, vous vous voyez vous-même" - Scott McCloud

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