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Ligne claire et cruelle

Bédéographies

Il revendique l'influence de Kafka, mais il y a aussi du Orwell ou du Pasolini chez lui : Vittorio Giardino a toujours été bien plus complexe que ces dessins épurés ne le laissent penser. Mais aussi très cohérent.

Par Jiehem7 octobre 20264 min de lecture

Vittorio Giardino ne se lance dans la BD que relativement tard, en 1978 (il est né en 1946), après avoir commencé sa carrière en tant qu'ingénieur en aéronautique. Il lui faudra attendre une quinzaine d'années encore pour accéder à un statut supérieur à celui qui est le sien dans les années 80, où il apparaît pour beaucoup comme un habile faiseur, dans la veine d'un Manara (pour l'érotisme soft), au style influencé par la ligne claire (pour les contours bien définis et les aplats de couleur).

Pourtant, bien avant la publication du premier tome de Jonas Fink (1994 en France) qui le place enfin réellement dans l'œil des critiques, le créateur italien s'était déjà distingué par bien des aspects. Dans l'album Vacances fatales (publié en France chez Casterman en 1991), par exemple, il livre une série d'histoires courtes1 sur le thème de la trahison amoureuse, dans des cadres de villégiature autour du monde. Outre que son dessin y atteint une nette maturité graphique, ces contes cruels sont plus retors qu'il n'y paraît : il y a du hors champ malgré l'abondante nudité, il y a de la tristesse malgré ces corps et visages féminins parfaits, il y a de l'ironie et une certaine ambiguïté, presque entre rêve et réalité. Une bonne distance, en quelque sorte. Il faut le lire pour bien intégrer la subtilité et la délicatesse de son approche, derrière une apparente frontalité.

"Vacances fatales" (Casterman, 1991)
Extrait* de la couverture de « Vacances fatales » (Casterman, 1991)
"Vacances fatales" (Casterman, 1991)
Planche* extraite de « Vacances fatales » (Casterman, 1991) : Giardino ne cache rien, mais dans le même temps joue sur le non-dit. Paradoxal ? Pas quand on le lit

Le noir et le rose

La première publication d'importance de l'auteur, en 1979 (1981 en France) est la série Les Enquêtes de Sam Pezzo. Rendant hommage au film noir, s'inspirant de la série Alack Sinner de Carlos Sampayo et José Muñoz - mais il y a aussi à la fois du Hugo Pratt et du Jacques Tardi dans son trait -, il y travaille un noir et blanc très contrasté, et déploie, parfois encore maladroitement, en tout cas de manière inégale, son mélange de détachement, de fascination pour les femmes (le héros les tombe toutes), et d'observation politique (légère ici toutefois). En 1983 (en France, Glénat publiera ce travail en 1989), avec Little Ego, sorte de pastiche érotique du fondamental Little Nemo in Slumberland de Winsor McCay, il affirme l'élégance de son trait et sa créativité, voire sa sophistication, mais l'ensemble reste avant tout un exercice de style.

"Les Enquêtes de Sam Pezzo Tome 1" (Glénat, 1981)
Extrait* de la première planche de « Réveil amer » (Les Enquêtes de Sam Pezzo Tome 1, Glénat, 1981) : un style plus brut, mais déjà une sûreté de la composition

Histoire contemporaine

La série Max Fridman (démarrée en 1982, publiée en France chez Glénat, et dont le volume 6 est paru en 2026) révèle son intérêt pour l'histoire contemporaine, la rigueur de sa documentation, mais aussi son engagement politique. Giardino déclare : « comme tous les personnages de fiction, Max Fridman est en partie le reflet de son créateur. Nous avons des points communs : nous sommes tous les deux barbus, nous fumons la pipe et nous ne sommes pas très grands. Nos parcours politiques se ressemblent aussi : nous sommes de gauche mais nous avons perdu notre foi politique, sans pour autant renier nos convictions profondes. La différence, c’est que je n’ai pas connu la guerre »2. Giardino rejette les totalitarismes, qu'ils soient d'extrême droite ou d'extrême gauche. Si Max Fridman s'engagera d'ailleurs dans les Brigades internationales pendant la guerre civile espagnole, Giardino apparaît plutôt pacifiste.

Avec Jonas Fink, nouvelle série entamée en 1991, Giardino raconte les difficultés de l'enfance dans la Prague communiste des années 50. Le personnage, comme Max Fridman, est juif non pratiquant. Giardino ne l'est pas, mais son épouse l'est, et l'identité juive est articulée avec le propos politique de l'auteur. Jonas Fink, mais aussi les volumes 3 et 4 de la série Max Fridman (publiés en France en 1999 et 2002 respectivement), permettent à Giardino d'être pleinement reconnu et cimente sa place de référence dans la BD italienne.

L'auteur revendique l'influence de Kafka, et l'on retrouve dans Jonas Fink (outre Prague bien sûr) une atmosphère oppressante sur le plan politique mais aussi psychologique. Suivie sur un grand nombre d'années, la vie de Jonas est celle d'un garçon puis d'un homme qui apprendra la vie sous la pression d'un régime, d'événements qu'il traversera sans héroïsme particulier, mais du mieux qu'il peut. « Pour aborder l’histoire de la Tchécoslovaquie des années 1950 à 1968, la magnifique saga documentée de Vittorio Giardino, formidable auteur de BD, s’impose. Il y fait vivre la période du printemps de Prague à un libraire, un plombier, un commissaire et [à] toute une galerie de personnages » selon Gilles Heuré3.

"Jonas Fink (Intégrale, Casterman, 2021)"
Extrait* de la couverture de « Jonas Fink - intégrale » (Casterman, 2021) : Jonas raconte une vie transformée par l'histoire, mais toujours avec un regard rigoureux, sans excès de sentimentalisme

Vittorio Giardino, c'est donc ce mélange d'élégance parfois flamboyante et de retenue, de cruauté et de bienveillance, d'honnêteté historique et de simplicité. L'auteur cultivé et désirant d'une œuvre sensible et complexe.

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  1. Giardino publiera en 2003, toujours chez Casterman, une nouvelle collection d'histoires similaires, intitulée « Voyages de rêve », plutôt réussie mais avec un peu moins de mordant et un peu plus de conservatisme graphique ↩︎

  2. Interview réalisée par Christophe Quillien (magazine Bo Doï #116, 2008) ↩︎

  3. « Vittorio Giardino : virée en BD dans les heures enfiévrées du printemps de Prague » dans Télérama (2018) ↩︎

Illustration de tête
Extrait* de « Vacances Fatales » (édition originale italienne, Editori del Grifo, 1989)
* Matériel reproduit ici à des fins critiques

Jiehem"Quand vous regardez une photo ou un dessin réaliste d'un visage, vous le voyez comme le visage d'un autre. Mais lorsque vous entrez dans le monde du cartoon, vous vous voyez vous-même" - Scott McCloud

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