Faire la jonction entre le Mazzucchelli dans sa vingtaine, celui du Daredevil écrit par Dennis O'Neil puis surtout Frank Miller (Born Again, 1986) - un Miller qu'il retrouvera aussi pour créer le célèbre Batman: Year One (1987) - et le Mazzucchelli d'Asterios Polyp, son magnum opus, à la fois conte philosophique et somme de recherches formelles, n'a rien d'évident. Mais dans le même temps, cette évolution semble assez naturelle.
« Quand j'étais un jeune artiste, J'aimais les comics mainstream et je souhaitais appartenir à ce groupe. Je ne me présentais pas comme un auteur, mais comme un designer », dit Mazzucchelli1 ; en prenant du recul dès la fin des années 80, en étudiant notamment la lithographie, il reviendra à la BD en 1991 en artiste explosant le cadre de la planche.

Idiosyncrasie
Avec Rubber Blanket, une anthologie publiée une fois par an de 1991 à 1993, co-éditée avec la peintre et illustratice Richmond Lewis, son épouse, Mazzucchelli expérimente au dessin, basculant largement vers un style expressionniste, et assure le scénario d'histoires courtes au ton assez personnel, tout en publiant également des travaux de Lewis, Ted Stearn et quelques autres.
Radicalement moins accessibles que les comics de superhéros qu'il dessinait à peine quelques années plus tôt, les œuvres de Rubber Blanket définissent ce qui deviendra le style Mazzucchelli : une approche idiosyncratique, relativement minimaliste mais riche en détails psychologiques et en recherches visuelles.
Mazzucchelli alterne les styles, l'attitude de l'auteur consiste à l'adapter au besoin de l'histoire, à ne pas hésiter à revenir au naturalisme quand il s'impose. Inversement, dans Born Again, où l'auteur est encore dans une forme d'apprentissage, transparaissaient des recherches sur la composition de la planche, la manière d'évoquer les émotions par effets visuels, la capacité à produire des images fortes mais sans qu'elles prennent le pas sur la narration. À propos de Batman: Year One, l'artiste affirmera qu'« il s'agit d'une des histoires les plus cinématographiques que j'ai faites. Elle est en tout cas la plus conservatrice en termes de narration visuelle »2. Un équilibre, toujours, entre dynamique et expérimentation.
« Quand j'étais un jeune artiste, (...) [je] ne me présentais pas comme un auteur, mais comme un designer »David Mazzucchelli

Langage symbolique
En 1993, la sortie américaine de Paul Auster's City of Glass place pleinement Mazzucchelli sur le radar des critiques et constitue l'un des jalons de l'histoire du roman graphique. Adapté du roman de Paul Auster paru en 1985, le projet est initié et coordonné par Art Spiegelman, Paul Karasik est au scénario, Mazzucchelli au dessin.
Quiconque a lu Cité de verre mesure à la fois la difficulté à mettre en image le roman et son potentiel visuel. Après tout, le sujet principal de Cité de verre est le langage, et son contournement à travers le personnage de Stillman fils.
Les tentatives de communication de ce dernier font l'objet des plus belles pages de l'adaptation par Mazzucchelli. Ce dernier dessine New York de façon réaliste, mais les personnages, à la manière d'un Tardi, sont quasi dans un style cartooning, et les représentations abstraites du roman donnent lieu à un langage visuel symbolique proche de certaines formes d'art contemporain.

Faute de moyens, la publication de Rubber Blanket doit s'arrêter3. Mazzucchelli s'intéresse ensuite aux mangas, passe d'ailleurs plusieurs mois au Japon : deux histoires en résultent, sorte d'exploration de la relation entre les femmes japonaises et la culture de leur pays : Stop the Hair Nude (publié dans Zero Zero #2) et Midori. Par ailleurs, David Mazzucchelli réalise également dans ces années 90 de nombreuses couvertures pour le magazine culturel américain The New Yorker et quelques autres contributions à des revues alternatives.
Pendant de nombreuses années, presque tout au long des années 2000, il ne publie plus rien après avoir déjà considérablement ralenti sa production au cours des quelques années précédentes. Il enseigne, notamment à la School of Visual Arts et à la Rhode Island School of Design, à New York. Avec enthousiasme : l'homme est un brillant communicant et semble heureux de transmettre du savoir4. Il peaufine toutefois ce qui demeure encore aujourd'hui son chef-d'œuvre, Asterios Polyp, achevé en 2009.
Geste précis
« Dans la plupart de mes travaux, le plus important est le geste précis, l’attitude. Il est primordial d’arriver à les capturer même avec un dessin très simple », affirme Mazzuchelli en 19985. Dans Asterios Polyp, ce qui frappe le plus, c'est effectivement cette alliance de simplicité et de sophistication, cette forme de rigueur dans l'expérimentation.
L'histoire est finalement très accessible, bien qu'ambitieuse et vaste dans ses thématiques et ses références, mais la forme est un joyeux patchwork de diversité qui, pourtant, semble parfaitement maîtrisé. C'est intelligent mais pas prétentieux, intellectuel mais universel, l'histoire d'un homme et de sa connaissance de lui-même, mais aussi l'histoire de la dynamique entre raison et émotion, du systémique et du particulier.
C'est ample et puissant, jamais forcé ou mécanique, et le dessin de Mazzucchelli y trouve une épure nouvelle et, oui, une précision assez magique. Mazzucchelli joue avec les couleurs, l'ordre des cases, les styles de trait, fait preuve d'humour et d'empathie, reste parfaitement lisible tout en invoquant une grande liberté formelle.

Depuis, Mazzucchelli est revenu à un anonymat relatif (il reste célébré et admiré mondialement). Presque plus de nouveau matériel, juste une contribution à Fairy Tale Comics: Classic Tales Told by Extraordinary Cartoonists en 2013. À 66 ans (en 2026), désormais retraité, prépare-t-il un nouveau roman graphique ? Ou poursuivra-t-il son aventure intérieure en privé ? Est-ce même vraiment un mystère que de se demander pourquoi un artiste ne s'exprime plus publiquement par ses œuvres, quand celles qu'il a déjà produites exemplifient si bien ce qu'est un art et son cheminement ?
Mazzucchelli est l'un des rares auteurs dont à la fois les travaux Marvel et DC des années 80 et les œuvres ultérieures plus intellectuelles font l'objet d'une admiration équivalente. Il passionne non seulement par son évolution, mais aussi par sa réflexion. À son intuitivité esthétique s'ajoute sa compréhension analytique de l'« art séquentiel ». Et chez notre auteur, à l'opposé d'Asterios et de Hana, les deux aspects communiquent parfaitement.
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Citation tirée d'un entretien accordé à Andrew Goldman en 2007 ↩︎
Préface de « Batman: Year One, Deluxe Edition », DC Comics, 2005 ↩︎
Un quatrième numéro devait initialement paraître avec une histoire plus longue, qui deviendra 15 ans après Asterios Polyp ↩︎
Ce cours de 2020 est un petit bijou de clarté et de synthèse sur les possibilités narratives de la BD, et sur la dynamique des planches au service de l'histoire ↩︎