EN

Du noir en extraordinaire quantité

Bédéologies

Comme dans le cinéma, l'horreur en BD est un moteur de créativité et d'inventivité. Chez Alan Moore, dont toute la bibliographie est traversée par ce genre, c'est aussi un moyen d'articuler l'identité et la politique.

Par Jiehem8 septembre 20265 min de lecture

L'étrange, le menaçant, l'horrifique, l'épouvante, n'ont été exploité qu'assez tardivement en bandes dessinées, contrairement à l'érotisme par exemple. Aux Etats-Unis, dans les années 30 et même 40, alors que les comics trouvaient leur inspiration dans les magazines pulp (sorte de littérature illustrée bon marché traitant de thèmes de genre), l'horreur et la romance ont été les seuls grands genres traditionnellement populaires à ne pas fournir un matériau conséquent pour la bande dessinée.

Il faut attendre le début des années 50, sous l'impulsion d'EC Comics avec William Gaines, pour voir se répandre une déferlante d'horror comics en Amérique du Nord. Certes, depuis une dizaine d'années, un ensemble de séries d'épouvante, centrées sur la figure du monstre, existaient déjà, mais les bandes dessinées d'EC se caractérisèrent très vite par le soin apporté aux dessins - avec une réelle audace visuelle - et aux scénarios (sans que ces derniers soient pourtant particulièrement remarquables). L'horreur dans ces comics va plus loin que que nombre de films américains des années 50. Trois titres se distinguent : The Vault of Horror, The Crypt of Terror et The Haunt of Fear.

Du décoratif à l'existentiel

Plus tard, la violence présente dans ces titres (et d'autres) allait causer un débat virulent outre-atlantique, culminant avec des auditions au Sénat américain (dont celle de Gaines) et la constitution, par l'industrie des comics elle même, de la Comics Code Authority. Mais le genre persiste malgré la censure, notamment sous forme de magazines au format différent de celui des comics.

Dans les années 60 émergent des créateurs comme Berni Wrightson ou Neil Adams, avec les publications Warren (Creepy, 1964 ou Eerie, 1965). Dans les années 70, Wrightson initiera la série Swamp Thing, qui, sous la responsabilité d'Alan Moore de 1983 à 1987, deviendra, après une longue interruption, l'une des BD d'horreur les plus intéressantes, mêlant les éléments classiques du genre à des thèmes politiques et une réflexion philosophique. Moore - et même si plusieurs de ses œuvres restent très « graphiques » - accentue fortement le caractère psychologique de l'horreur en BD.

"Love & Death" (Swamp Thing #29, DC Comics, 1984)
Extrait* de « Love & Death » (Swamp Thing #29, DC Comics, 1984) : premier numéro d'une série principale DC à abandonner le sceau de censure du Comics Code Authority, l'histoire ouvre un arc mêlant horreur psychologique très noire et body horror

De manière intéressante, l'un des tous premiers numéros de Swamp Thing1 que Moore scénarise va opérer une réinvention complète du personnage, comme une métaphore d'un passage de l'horreur « décorative » à une horreur existentielle. C'est dans ce même épisode que figure aussi l'une de ces phrases marquantes dont Moore à le sens : « Yes, I rather think there will be blood. Lots of blood. Blood in extraordinary quantities » [« Oui, j'ai envie de penser qu'il y aura du sang. Plein de sang. Du sang en quantité extraordinaire »].

Le corps chaud de l'Histoire

L'un des dessinateurs de Swamp Thing, Steve Bissette, sera plus tard l'iniateur d'une anthologie intitulée Taboo, rassemblant les plus grands auteurs du genre de 1989 à 1995. C'est dès 1989 dans Taboo que sera créé le chef d'oeuvre d'Alan Moore et Eddie Campbell, From Hell, dont la publication connaîtra de nombreuses péripéties (Taboo doit s'arrêter, le projet est repris successivement par Tundra Publishing et Kitchen Sink, qui tout deux disparaissent, et From Hell ne sera achevé qu'en 1998).

Sous-titré Being a Melodrama in Sixteen Parts, l'oeuvre est dédiée aux cinq victimes du fameux Jack l'Eventreur (Jack the Ripper), un meurtrier dont les crimes atroces dans le quartier de Whitechapel, à Londres, en 1888, ont défrayé la chronique par leur sauvagerie, et n'ont jamais été élucidés. Moore y développe une hypothèse controversée sur l'idendité du meurtrier, reconnaissant lui-même que ce choix est une pure liberté créative, lui permettant de faire le portrait de multiples couches de la société victorienne, notamment la franc-maçonnerie. Un autre thème majeur de From Hell (déjà entrevu par ailleurs dans Watchmen) est celui d'un temps dont l'écoulement est une illusion.

A propos de William Withey Gull, médecin né en 1816, et le coupable des meutres dans From Hell, Moore précise : « From my part, I am concerned with cutting and examining the still-warm corpse of history itself. In some of my chilliest moments, I suspect that this was his foremost preöcuppation also, albeit in pursuit of different ends... » [« Mon objectif est l'ouverture et l'examen du corps encore chaud de l'histoire elle-même. J'ai parfois froid dans le dos en pensant qu'il s'agissait là de sa préoccupation principale également, bien que poursuivant des buts différents »].

Si From Hell marque autant l'histoire de la BD d'horreur, c'est pour la précision de la reconstitution historique, le dessin à la fois rigoureusement classique mais subtilement destructuré d'Eddie Campbell (Bacchus, Alex). Mais aussi, et comment souvent chez Moore, pour la construction du récit, la qualité du style d'écriture et la manière dont il parvient à jouer sur leur rythme au travers du découpage. Moore et Campbell n'hésitent pas également à répéter des cases comme on repéterait des motifs musicaux.

"From Hell" (Eddie Campbell Comics, 1999)
Extrait* de « Gull, Ascending », chapitre final de « From Hell » (Eddie Campbell Comics, 1999) : le style très écrit de Moore, mais aussi ses techniques de rythme et de découpage, et le trait à la fois précis et étrange de Campbell

Et puis le chapitre final (Gull, Ascending [Gull, s'élevant]), propose une réflexion surprenante sur l'architecture de l'histoire, la correspondance et la répétition d'événéments similaires à des époques et dans des lieux éloignés. Moore ne tire intelligemment aucune conclusion pourtant, juxtaposant des faits qui certes dégagent un fil conducteur mais que l'on sent plutôt en cohérence avec les personnages qu'avec une volonté d'imposer une l'interprétation.

Horreur cosmique

On sait Alan Moore intéressé par l'occultisme, qu'il se déclare même « magicien ». Mais Moore est aussi un grand réaliste, et son approche du surnaturel semble relever plus d'un rapprochement métaphorique avec l'acte, quasi-spirituel, de création. Il apparaît comme plutôt platonicien sur ces sujets : la magie, les mythes, ont une existence réelle en tant qu'idées.

C'est finalement assez naturellement que, dans les années 2000 et 2010, Alan Moore se plongera dans l'œuvre d'H.P Lovecraft (1890-1937), le maître de l'horreur cosmique, aux récits où de sourdes et innommables abominations affleurent le monde. Dans Neonomicon2 (Avatar, 2011), Moore met en scène les créatures lovecraftiennes dans un cadre contemporain, mais ce n'est pas seulement un changement de décor : l'angoisse existentielle de Lovecraft prend une incarnation nouvelle, fortement sexuelle.

Providence #11, Avatar, 2016
Extrait* de la couverture de Providence #11 (Avatar, 2016) : l'horreur de Lovecraft est la toile de fond puissante de la réflexion historique, spirituelle et philosophie d'Alan Moore

Dans la série Providence (touhjours chez Avatar, 2015–2017), Moore, sous forme d'enquête, réalise une déconstruction plus profonde encore des angoisses et obsessions de Lovecraft, tout en s'ancrant dans le réel (historique, cette fois). Il propose, une fois encore, son propre symbolisme en utilisant de nouveau l'horreur comme mécanisme de dévoilement d'identité et d'exploration de vérités.

◆


  1. The Anatomy Lesson, Swamp Thing #21, 1984 ↩︎

  2. Jacen Burrows assure les dessins de Neonomicon et de Providence, publiés en France aux éditions Panini Comics ↩︎

Illustration de tête
Extrait* de « From Hell » (Eddie Campbell Comics, 1999)
* Matériel reproduit ici à des fins critiques

Jiehem"Quand vous regardez une photo ou un dessin réaliste d'un visage, vous le voyez comme le visage d'un autre. Mais lorsque vous entrez dans le monde du cartoon, vous vous voyez vous-même" - Scott McCloud

À lire ensuite