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IA un problème, B**d** ?

Bédéscopies

L'usage de l'intelligence artificielle pose la question, dans la BD comme ailleurs, du rapport entre fond et forme, de ce qu'est un style, et de ce qu'est le processus créatif.

Par Jiehem17 septembre 20264 min de lecture

Poser la question de l'usage de l'IA dans le neuvième art (comme du reste dans les huit autres), c'est poser la question de la définition de ce qu'est la création artistique, de ce qui en fait quelque chose d'uniquement humain. L'IA est-elle un outil au même titre qu'un correcteur orthographique et grammatical, avec toutefois plusieurs ordres de grandeur supplémentaires dans sa capacité de conseil, ou est-elle capable de produire de la pure novation ? Comment peut-elle, par le trait, l'écrit ou les deux, proposer des représentations qui font écho à des sentiments profonds et des vérités universelles ? Après tout, l'IA n'est-elle pas intrinsèquement humaine, dans le sens où son savoir et ses compétences sont alimentés par la somme vertigineuse de travaux et d'œuvres que notre espèce a déjà réalisés ?

Créer, est-ce combiner ?

Tout art est nourri d'influences, et leur agencement unique peut créer un art profond et nouveau. La pure originalité, celle qui surgit quasiment sans possibilité d'en retracer une filiation, est extraordinairement rare, voire même stricto sensu impossible. En musique, quand The Velvet Underground publie Venus In Furs sur son premier album, en 1967, le son, l'ambiance et les mots qui accompagnent cette musique sont radicalement inédits. Mais ils ne sortent pas de nulle part, pris individuellement, pour autant : la littérature, de très anciennes structures mélodiques et des expérimentations avant-gardistes des années 60 précèdent cette œuvre et font sentir leur présence. Ce qui est nouveau, profondément, c'est l'agencement.

Vraiment ? Quand le cinéaste Gus Van Sant propose son Psycho, en 1999, remake plan par plan du film d'Alfred Hitchcock de 1960, quel est son geste artistique ? Une modernisation pour rendre une œuvre ancienne plus accessible ? Pas seulement, car il introduit de subtiles variations dans l'optique de « magnifier », comme il l'expliquera - magnifier ne signifiant d'ailleurs pas améliorer. Cette logique de variation sur le même, est-ce de la création ? On peut en débattre. Et si cela n'en est pas, est-ce de l'art ? Eh bien, oui, sans doute. Mais alors : l'art est-il seulement créatif ?

L'IA porte cette notion de recombinaison jusqu'à un degré supérieur, accélérant le processus d'essais et d'erreurs, facilitant l'expérimentation. On peut bien sûr aussi la voir comme un pur mécanisme dépourvu de toute originalité, de cette imprévisibilité, de ces failles mêmes qui peuvent faire tout le sel d'une proposition artistique : une régurgitation sans point de vue, contrairement à la démarche de Van Sant.

Flux et transitions complexes

Mais revenons à la BD, où non seulement l'image, le cadrage et les mots jouent un rôle, mais aussi la manière dont l'œil du lecteur circule à travers la page. La BD est affaire de flux et de transitions — un aspect abondamment traité dans Understanding Comics de Scott McCloud, paru en 1993. L'IA peut certainement créer des flux et des transitions. Dans quelle mesure est-elle toutefois capable d'opérer le dernier type (parmi les six) des transitions isolées par McCloud, la transition non-sequitur, qui se caractérise par l'absence de lien logique apparent entre les images ?

Et la spatio-topie, que Thierry Groensteen définit dans Système de la bande dessinée (1999) comme la disposition géométrique des vignettes sur la planche : dans quelle mesure l'IA peut-elle la maîtriser aussi bien qu'un humain pour produire de la narration visuelle ? On n'affirme pas qu'elle ne le puisse pas, on pose la question. Il semblerait en tout cas que l'IA, après avoir connu des difficultés sur ce plan, « comprenne » mieux la BD : une étude scientifique de 20251 cherche ainsi à évaluer « dans quelle mesure un processus de deep learning est capable de créer une narration à partir d'une séquence de BD » et conclut que « les résultats sont prometteurs ».

Illustration réalisée par l'IA d'Adobe Firefly
Illustration réalisée par l'IA d'Adobe Firefly : l'intelligence artificielle peut désormais produire des images de haute qualité esthétique

Dans le même temps, l'IA peut déjà incontestablement proposer, avec un peu d'effort, non seulement des images de haute qualité esthétique, mais aussi de brillants découpages. Il ne serait pas absurde de l'utiliser pour le dessin naturaliste tout en gardant un pouvoir créatif humain sur le séquençage. On peut être plus réservé, en revanche, sur le dessin d'abstraction symbolique comme le cartooning.

Serait-il également absurde d'envisager l'IA pour le lettrage ou l'encrage ? Il est certain que la BD est un travail très consommateur de temps, avec sa part de « mécanicité » et donc son potentiel d'automatisation. La question est donc évidemment de tracer la ligne entre cette mécanicité et la proposition créative.

Finalement, répondre à ces questions reviendra à s'accorder sur ce qui compte le plus : l'idée, sa représentation, le média ou une combinaison de tous ces éléments. Un constat qui vaut pour tous les arts, de la littérature à la musique en passant par l'animation. Et quelque part, le débat fait ressortir de manière encore plus claire l'unicité de l'« art séquentiel » qu'est la BD.

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  1. Capturing the Narrative: A Deep Learning Pipeline for Comics Sequences ↩︎

Illustration de tête
Réalisée par l'IA d'Adobe Firefly

Jiehem"Quand vous regardez une photo ou un dessin réaliste d'un visage, vous le voyez comme le visage d'un autre. Mais lorsque vous entrez dans le monde du cartoon, vous vous voyez vous-même" - Scott McCloud

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