Quand Peter Bagge débute la série Hate, en 1990, il a déjà dix ans de carrière derrière lui. Après quelques strips dans l'East Village Eye, il collabore à Weirdo, l'anthologie de Robert Crumb, puis lance Neat Stuff chez Fantagraphics en 1985, où apparaissent les principaux personnages que l'on retrouvera dans Hate : la famille Bradley.
Neat Stuff disparaît en 1989. L'année suivante paraît Hate, d'abord en noir et blanc, et Bagge y assure l'ensemble de la réalisation (textes, dessins, encrage, lettrage). À partir du numéro 16, il introduit la couleur et s'associe à Jim Blanchard pour l'encrage. En 1998, après 30 numéros, Hate cesse de paraître sous sa forme habituelle, mais un Hate Annual paraît sporadiquement aux États-Unis depuis février 2001, avec du nouveau matériel.1
De quoi parle Hate ? De perdants (plus ou moins) magnifiques. De paumés, de losers issus de l'Amérique profonde, cachée, à la frontière entre la déchéance de la cellule familiale et le cri de révolte des oubliés du rêve américain. D'histoires de famille tordues. Mais Bagge garde un regard bienveillant sur ces personnages, aussi médiocres soient-ils, et ne tombe jamais dans le mépris. Dans une certaine mesure, d'ailleurs, le personnage de Buddy Bradley, suivi sur une période d'une dizaine d'années, de la fin de l'adolescence à la fondation d'une famille, est autobiographique.

Pouvoir d'identification
Situé (en partie) à Seattle, berceau du mouvement grunge au début des années 90, Hate permet aussi à Peter Bagge de dépeindre la scène musicale de l'époque. Par la suite, Buddy et son amie Lisa s'installeront dans le New Jersey, confrontés à une vie et à des problèmes plus prosaïques dans l'ennui de la vie banlieusarde, faite d'heures étirées de télévision, de barbecues apocalyptiques, d'incommunicabilité prolongée. Mais les premiers numéros de Hate rencontrent la jeunesse de leur époque, qui va s'identifier en partie aux archétypes construits par l'auteur, et la publication devient un petit phénomène culturel.
Buddy, le fils aîné des Bradleys, exemplifie la figure de l'anti-héros : laid, peu instruit, colérique, égoïste et porté sur la boisson, c'est un slacker (littéralement : un inactif). Buddy ne fait pas de plan d'avenir, n'aime rien tant qu'écouter la musique qu'il préfère dans le confort de son fauteuil (plus de musique live, surtout !), en buvant des bières en bouteille. S'il s'engage dans des expériences professionnelles, c'est avant tout par nécessité, ou sous l'impulsion de ses amis (avec Jay « the junkie », il monte un commerce d'objets collectors ou vintage avec la ferme attention de faire de l'argent sur le dos de la fibre nostalgique de ses clients collectionneurs), mais toujours, au départ, à contrecœur.
Sans surprise, Buddy est paresseux, peu à l'écoute (surtout de ses petites amies), et fortement désabusé. Le titre Hate reflète ce ressentiment généralisé qui place Buddy dans la « generation X » chère à Douglas Coupland. Mais si le Buddy adolescent se construit d'abord par différence avec une cellule familiale en voie d'implosion (père avachi vautré dans la beaufitude, mère dévote à l'excès, sœur et frère infernaux), sa personnalité et son appréhension du monde se complexifieront au fil des numéros.
Peter Bagge dira plus tard : « J'ai commencé Hate, et quand le premier numéro est sorti, les termes slacker, Generation X ou grunge n'existaient même pas. Et un an après, tout le monde en parlait dans les médias mainstreams. Tout le monde. »2


Sous les dehors hyper-expressifs, voire outranciers (des corps étirés, des expressions démesurées, des visages énormes), du graphisme de Bagge, Hate aborde une variété de sujets lourds (la vieillesse, la mort brutale, la dépression et le suicide, la solitude des « inadaptés »), et en tout cas s'ancre dans le quotidien, le terre-à-terre, sans perdre en humour et en verve satirique, mais d'une manière plus empathique et intégrée qu'au tout début de la publication. Au fur et à mesure de l'avancée du récit, les scènes se chargent d'une tension de plus en plus palpable, et l'humour cotoie une gravité latente.
On se délectera aussi du champ lexical employé par les personnages, catalogue de toutes les expressions hilarantes de l'argot américain.
Political World
Hate emporte toute tentation d'écrasement politique ou social. La distance est juste, sans volonté particulière de transmettre un message. Mais le ton n'est pas neutre : s'exprime dans les aventures de Buddy Bradley la vision d'un auteur qui observe la société.
Dans les années 2000 et 2010, Peter Bagge se lance sur les terrains du journalisme et de la politique, avec notamment des biographies d'autrices engagées (Fire!!: The Zora Neale Hurston Story) ou d'activistes (Woman Rebel: The Margaret Sanger Story) chez Drawn & Quarterly. Il continue dans la verve parodique avec The Megolomaniacal Spider-Man et The Incorrigible Hulk pour Marvel Comics. Il collabore au magazine libertarien Reason3. Son anthologie de « cartoon journalism », Everyone is Stupid Except Me (And Other Astute Observations), est publiée par Fantagraphics.

De fait, et comme beaucoup de grands auteurs de BD, Peter Bagge - par ailleurs immense artiste visuel dans le même temps - place la narration avant tout, avec une certaine méfiance envers le dessin pour le dessin. En 2013, Peter Bagge déclarait ainsi à Gary Groth dans The Comics Journal4 : « [Les cartoonists] nous demandent de nous émerveiller devant leurs propres merdes. Mais ils nient ce fait pourtant crucial : ce qui est tout aussi important (...) c'est raconter une histoire, exprimer une pensée concise ou une vision du monde. Et si vous vous asseyez pour peaufiner toute cette foutue histoire avant de commencer le dessin final, elle sera meilleure. L'histoire n'en sera que meilleure. Bah ouais, logique. C'est ce que font les romanciers, c'est ce que font les scénaristes. »
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