L'un des aspects majeurs de la bande dessinée, tout au long de son histoire, est son utilisation de l'abstraction symbolique. Le monde de la BD est le monde du symbole : symbole pratique (les symboles du langage, de la science, de la communication), symbole figuratif (les images), symbole abstrait représentant des concepts ou des idées. L'un des symboles figuratifs les plus répandus dans la BD est le cartoon.
Ce type de symbole a la particularité de posséder un grand pouvoir d'identification parce qu'il se focalise sur des éléments très généraux. Prenons, par exemple, un visage représenté par un cercle, deux points pour les yeux et une ligne pour la bouche : ce type de dessin est instantanément reconnaissable en tant que représentation d'un visage humain auquel, sans difficulté, il est possible de s'identifier : il s'agit là (Scott McCloud1) d'un pouvoir d'amplification par la simplification.
Et au cartoon lui-même s'ajoute le langage : depuis les effets sonores — les onomatopées — (« splash », « bip », « arghh », etc.) jusqu'à une écriture littéraire (la frontière entre langage et images s'évanouit même dans le cas des effets sonores — McCloud, toujours).

Monde intérieur
Là où nous voyons le monde extérieur à travers les dessins réalistes, nous voyons (McCloud, encore) un monde intérieur à travers le cartoon, un monde qui semble vibrer de vie intérieure (ces gouttes de sueur par exemple que les cartoonistes font émerger du visage d'un personnage en situation d'angoisse).
Les Peanuts de Charles M. Schulz (1950-2000) ou encore Calvin & Hobbes de Bill Watterson (1985-1995) sont deux des comic strips les plus connus au monde, et tous deux manient le cartoon en l'appliquant au monde de l'enfance. Il serait faux pourtant d'égaler cartoon = enfantin. Mais dans ces cas précis, le rapport entre réalité et monde intérieur ressort particulièrement.
Garry Trudeau, l'auteur de Doonesbury, voit ainsi dans le personnage de Calvin « l'enfance telle qu'elle est vraiment, changeant constamment de cadre de référence »2. Pour le monde extérieur, Hobbes est le tigre en peluche de Calvin, mais pour l'enfant, qui joue et converse avec lui, c'est un personnage de chair et de sang. Calvin voit Hobbes d'une certaine manière et tous les autres le voient différemment.
« Je montre deux versions de la réalité, chacune paraissant parfaitement logique à celui qui la voit. C'est comme ça la vie. Personne ne voit le monde exactement de la même manière, et je dessine littéralement cela dans le strip » affirme Bill Watterson3.

Double sens et variations
Si le terme « cartoon » désigne un mode de représentation, il s'applique aussi au dessin isolé, souvent humoristique, accompagné (ou non) d'une phrase explicative, que l'on trouve dans la presse d'information quotidienne ou des périodiques comme le New Yorker.
Il s'agit bien de désigner un style plutôt qu'un mode de diffusion ou une thématique, mais certains cartoons (dans ce deuxième sens) ont un dessin réaliste, ou tout au moins basé sur la caricature (on y reviendra). Il reste que la majorité d'entre eux continuent d'utiliser les techniques du cartooning, au sens défini plus haut. De même, le cartooning a un fort terrain commun avec l'humour visuel (mais pas exclusivement).
Forme empruntant également au cartooning, mais mélangée de réalisme, le style ligne claire avec lequel on est particulièrement familier en Europe, car c'est celui de l'essentiel de la BD franco-belge depuis les années 30 jusqu'aux années 50 ou 60 — un courant particulièrement riche et influent, initié par Hergé dès la fin des années 20 avec bien sûr sa série Tintin, puis repris par des créateurs comme Edgar P. Jacobs (Blake & Mortimer), Bob de Moor (Barelli), Jacques Martin (Alix), et bien d'autres.
La ligne claire désigne un dessin précis, aux contours marqués, sans effets d'encrage ostentatoires, des aplats de couleurs vives, sans excès de nuances, et s'accompagne, peut-on remarquer, d'une certaine rigueur dans la narration. Hergé s'est dit influencé par Alain Saint-Ogan, créateur de Zig & Puce dans les années 20, mais aussi par le dessin chinois et même la BD américaine. Pour lui, le style de dessin est indissociable de la clarté de la narration. La ligne claire, en tout cas, permet la représentation naturaliste tout en favorisant, ici aussi, l'identification par le plus grand nombre.

Masque ou identification ?
Enfin, quelle est la frontière entre cartooning et caricature ? Remontons à Rodolphe Töpffer, pionnier de la BD, et à son Essai de physiognomonie, publié en 1845. Selon Benoît Peeters4, « [Sa] distinction entre traits permanents et traits non permanents rencontre par exemple les questions que se posent les dessinateurs : comment rendre un personnage immédiatement identifiable tout en évitant qu’il devienne un simple masque ? ». Au-delà de cette difficulté, la caricature véhicule l'idée du particulier, le cartooning celle de l'universel.
Au sens traditionnel, le mot « cartoon » vient de l'italien « cartone », soit un papier épais (carton), et désignait des esquisses préparatoires de peintres. Retenons ce terme d'« esquisse », car il permet bien de comprendre comment le concept a évolué : d'une notion d'incomplétude, d'inachevé, à une notion d'identification semi-abstraite, mais néanmoins immédiate et en miroir. Où less is (définitivement) more5.
◆
« Understanding Comics: The Invisible Art » (Mark Martin, 1993) ↩︎
Préface du premier recueil « Calvin & Hobbes » (Andrews McMeel Publishing, 1987) - « Childhood as it actually is, with its constantly shifting frames of reference » ↩︎
« The Calvin and Hobbes Tenth Anniversary Book » (Andrews McMeel Publishing, 1995) ↩︎
« Entre caricature et bande dessinée : la vulgarisation par l’image au XIXe siècle. Entretien avec Benoît Peeters » ↩︎
« Less is more » est attribuée à l'architecte allemand Ludwig Mies van der Rohe, et désigne l'idée que la beauté réside dans la simplicité ↩︎